Ma plume

Premier Roman

10 juillet 2022

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Mon premier roman, C’est Là Que Tu Sens Chez Toi est maintenant disponible sur Amazon, en version numérique ou en édition brochée. Voici le résumé de l’histoire:

Lassée des infidélités de son mari, Édith, Française expatriée aux États-Unis, quitte New York avec sa fille pour aller rejoindre son meilleur ami à Denver dans le Colorado. Une fois installée, elle décide d’ouvrir un coffee shop, une entreprise risquée dans une société où les Starbucks mènent la vie dure aux petits commerces. Avec l’aide de son meilleur ami, d’une fleuriste sexagénaire à l’humour caustique et d’un charpentier aux allures de pompier de calendrier, Édith et sa fille se créent une nouvelle vie loin de son mari et loin de la France. Mais elle se rend vite compte qu’on ne peut pas aussi facilement effacer son passé.

 

Premier chapitre de C’est Là Que Tu Sens Chez Toi par Fern Cristo

Épilée, parfumée et vêtue d’une minuscule nuisette en satin rouge, Édith attendait que son mari rentre du restaurant. Sa posture ne laissait aucun doute quant à ses intentions. Allongée sur le côté pour accentuer la courbe de ses hanches, le bras replié sous ses boucles brunes, la tête tournée vers le couloir, elle était prête à rencontrer le regard de Raphaël quand il entrerait dans la chambre.

Les phares d’une voiture balayèrent la pièce, projetant une série d’ombres sur les murs. Édith se redressa à l’affût du bruit de la porte de garage qui s’ouvre. Silence.

Elle se força à calmer sa respiration qui s’emballait à l’idée de faire l’amour avec Raphaël. Comment allait-il réagir quand il la trouverait dans son lit au lieu de la chambre d’amis où elle avait déménagé depuis plusieurs mois ? Il serait forcément sûrement surpris. Elle n’avait encore jamais pris l’initiative d’une réconciliation et ça faisait des semaines qu’ils ne s’étaient pas adressé la parole et encore moins touchés. Elle consulta l’heure sur son téléphone, il était presque minuit. Ça faisait tard quand même. Le restaurant fermait à vingt-deux heures, il était rentré depuis longtemps d’habitude à cette heure-là. Elle essaya de réprimer la colère et la frustration qui commençaient à bouillonner au creux de son ventre. C’était une sensation familière, mais cette fois-ci, elle allait garder le contrôle de ses émotions.

Calme-toi. Envoie-lui un texto.

Elle plissa les yeux le temps de s’habituer à la lumière blanche de l’écran qui lui agressait les pupilles. Elle hésita, s’y reprit à plusieurs fois. Trop mordant. Trop pleurnichard.

Il est tard. J’espère que tout va bien au resto.

Elle reposa son téléphone sur la table de nuit et se rallongea. Maintenant, il fallait attendre. Édith avait horreur de ça. Elle ne faisait que ça depuis trois ans, attendre. Attendre qu’il appelle, attendre qu’il rentre, attendre qu’il lui dise « je t’aime ». Son portable vibra, elle se précipita dessus et son cœur flancha à la vue du message de sa banque qui l’informait que son compte était à découvert. Ce n’était franchement pas des heures pour annoncer des nouvelles pareilles.

Elle se recoucha et observa les murs et les meubles de la chambre qui émergeaient de la pénombre au fur et à mesure que ses yeux s’habituaient à l’obscurité. Elle ferma les paupières pour chasser le souvenir de longues nuits passées à fixer le plafond dans le noir, à prier que Raphaël dise quelque chose, à écouter le bruit de sa respiration qui s’accélérait toujours un peu juste avant qu’il ne sombre dans le sommeil, à espérer que la nuit suivante soit différente.

Édith frissonna et remonta la couette sur ses pieds glacés. Et si elle s’endormait au lieu de l’attendre ? Elle n’aurait pas à s’expliquer. Il la trouverait là, alanguie dans ses draps, il la réveillerait en l’embrassant — ou pas.

Elle consulta de nouveau l’heure. Il était une heure et demie du matin. Et s’il avait eu un accident ? Prise de panique, elle lança l’appel et attendit qu’il réponde, le corps secoué de tremblements. Il décrocha à la troisième sonnerie.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Son ton exaspéré la mit immédiatement sur la défensive.

— Tu as vu l’heure ?

— Oui et alors ? Tu sais bien qu’on a eu le consultant au restaurant toute la journée ! On a des choses à discuter et je ne peux pas faire ça quand j’ai cinquante clients à m’occuper.

C’est vrai qu’il lui avait vaguement parlé de ce consultant en restauration qu’il avait rencontré à un congrès le mois dernier.

— Oui, effectivement. Je voulais m’assurer que tu n’avais pas eu un accident. C’est tout.

— Non, je n’ai pas eu d’accident, s’adoucit Raphaël. On a presque fini.

— Ok, à tout à l’heure alors. Je t’…

Trop tard. Il avait déjà raccroché. Édith se rallongea, mais elle avait changé d’humeur. La suspicion s’était substituée à l’optimisme et ses bonnes résolutions s’effilochaient. Un consultant qui travaillait jusqu’à deux heures du matin ? Et si… et s’il n’était pas vraiment au restaurant ? Et s’il avait inventé toute cette histoire ? Ça ne serait pas la première fois qu’il lui mentait… Elle pourrait vérifier assez facilement, mais est-ce qu’elle avait vraiment envie de savoir ?

Elle se força à attendre encore vingt minutes puis elle alluma la lampe de chevet, enfila ses chaussons, et effaça toute trace de sa présence dans la chambre conjugale. Elle secoua même son oreiller par la fenêtre pour dissiper l’odeur de son parfum. Elle jeta un œil à Julie qui dormait paisiblement, la bouche ouverte. Elle caressa du doigt son pied rose et dodu qui dépassait des barreaux de son lit. Elle passa rapidement à la salle de bain pour retirer ce rouge à lèvres criard qui ne lui allait pas du tout et regagna sa chambre où elle troqua sa nuisette contre son plus chaud pyjama d’hiver. Blottie sous sa couette, les genoux repliés sous son menton, elle fixa l’écran de son téléphone dans le noir. L’appli était juste là, à portée de main. Elle l’avait téléchargée la semaine précédente après avoir installé des caméras au restaurant. C’est parce que les bouteilles de gin et de whisky avaient tendance à disparaître ces derniers temps. Elle n’avait pas trop fait attention au début, elle avait attribué ça à une erreur d’inventaire, mais le mois suivant, elle avait fait le même constat. Elle avait posé la question à ses employés, mais personne n’avait rien remarqué. Raphaël avait choisi de ne pas s’en mêler. Il avait autre chose à faire que de surveiller la consommation d’alcool de ses clients – plus ils picolent, plus on gagne de sous, mais Édith avait fait ses calculs et les chiffres ne s’alignaient pas correctement.

Elle hésita encore une minute. Elle n’avait certainement pas fait installer des caméras de sécurité pour espionner son mari. Le cœur au bord des lèvres, elle lança l’appli. Quelques secondes plus tard, la salle du restaurant apparaissait. Les lumières étaient tamisées et la qualité de l’image granuleuse, mais Raphaël était bien là, près du bar, un verre à la main. Elle repoussa la couette et se réprimanda pour sa paranoïa.

Elle le regarda poser sa veste de costume sur le dos d’une chaise et remonter les manches de sa chemise blanche sur ses avant-bras. Il parlait à quelqu’un qu’elle ne voyait pas. Elle l’observa quelques instants, gênée de s’être mise dans cette situation, mais incapable de fermer l’appli. Elle agrandit l’image pour mieux discerner l’expression de son visage. Sa respiration s’accéléra de nouveau. Est-ce qu’elle se faisait encore des films ? Elle le connaissait, ce regard, cette façon qu’il avait de s’étirer et de sourire en baissant légèrement la tête sans lâcher sa proie des yeux. Édith changea de caméra pour obtenir une vue d’ensemble et son cœur se serra dans sa poitrine en reconnaissant la silhouette d’une femme dans le coin de l’écran. On ne distinguait que son dos et ses longs cheveux bruns déployés comme des tentacules sur ses épaules nues. Édith posa son téléphone, reprit son souffle et ouvrit son ordinateur portable. Elle tapa de ses doigts tremblants le nom du cabinet de conseil en restauration dans la barre de recherche.

Quelques instants plus tard, elle parcourait du regard la liste des employés et s’arrêtait sur la candidate la plus probable. Sophia Bianchi, la Monica Bellucci de la restauration. Ses grands yeux noirs faisaient face à l’objectif et ses lèvres étaient fendues d’un léger sourire arrogant. Édith tourna de nouveau son attention sur son téléphone. Elle envisagea quelques secondes d’aller confronter Raphaël puis s’imagina débarquer à la pizzeria en pyjama et en pantoufles, Julie dans les bras et abandonna l’idée. Ça changerait quoi, de toute façon ?

Ton mariage est fini. Mets-toi ça dans la tête Édith, murmura-t-elle tout bas.

Elle se força à les observer se tourner autour comme des animaux en chaleur, à souhaiter pouvoir regarder la scène en accéléré. Ils se rapprochèrent et elle composa de nouveau le numéro de Raphaël avant qu’il n’ait le temps de toucher Sophia qui se tenait maintenant à quelques centimètres de son visage. Il glissa discrètement la main dans sa poche et refusa l’appel, sans la quitter des yeux. L’écran se brouilla, Édith pressa violemment son poing fermé contre ses lèvres, un flot de larmes coula le long de ses joues et se mêla au goût du sang qui avait envahi sa bouche. Elle continua de les regarder jouer au chat et à la souris, puis Raphaël enlaça Sophia d’un mouvement ferme du bras. Elle se cabra brièvement, mais il campa la main derrière sa nuque avant de poser sa bouche sur la sienne.

 

***

 

Édith ferma l’appli. Elle s’essuya les yeux à l’aide d’une poignée de Kleenex et se moucha bruyamment. Elle avait toujours eu des doutes, mais elle ne l’avait encore jamais pris en flagrant délit. Comme ça, elle savait. Elle vérifia l’heure avant de sauter de son lit. Il fallait qu’elle se dépêche. Elle extirpa une valise vide de son placard et y jeta au hasard des vêtements et ses affaires de toilette. Julie dormait à poings fermés. Elle l’emmitoufla tant bien que mal dans sa combinaison en duvet et appela un Uber. Elle verrouilla la porte derrière elle et attendit la voiture assise sur la balançoire du porche, le visage offert aux rafales polaires dans l’espoir que le froid la sorte de cet état second où elle était entrée en regardant Raphaël la tromper en direct. Quelques instants plus tard, son chauffeur se garait devant la maison. Une jeune femme d’origine indienne l’aida à mettre sa valise dans le coffre pendant qu’elle installait Julie dans son siège auto. La fine pellicule de glace qui couvrait le bord de la route céda sous son poids et la neige fondue s’infiltra dans ses baskets. Le contact de l’eau glaciale contre ses pieds lui fit l’effet d’un coup de fouet. Elle aperçut les phares d’un véhicule qui arrivait en sens inverse et s’engouffra sur la banquette arrière.

— Dépêchez-vous, je vous en prie.

La conductrice ne posa pas de questions et démarra au quart de tour. Édith regarda Raphaël se garer dans l’allée du garage puis la voiture tourna au coin de la rue et son mari disparut de son champ de vision. Elle fixa son attention sur les arabesques en hennés qui couvraient les mains de la jeune femme.

— Votre avion décolle à quelle heure ?

— Euh… je… j’ai pas encore les billets.

— Ah…

— C’est un départ un peu précipité…

La jeune femme lui jetait des coups d’œil intermittents dans son rétroviseur.

— Il y a un problème ? demanda enfin Édith.

Elle dodelina légèrement de la tête puis lui tendit un rouleau de papier toilette.

— C’est pour votre maquillage. Il a un peu coulé.

Édith sortit son téléphone qui lui renvoya l’image d’un raton laveur hagard.

— Vous devriez essayer le mascara waterproof, ça marche bien.

— Oui, je vais y penser, merci.

Julie se mit à gigoter dans son siège auto et Édith déboutonna sa combinaison qui lui tenait trop chaud. Elle battit des paupières et se rendormit. Édith observa les lumières de la ville défiler par la fenêtre. Est-ce que Raphaël s’était rendu compte qu’elles étaient parties ? Probablement pas, sinon il l’aurait déjà appelée. Elle vérifia que la sonnerie de son portable était allumée puis le replaça dans son sac.

La voiture se glissa dans la file du dépose-minute et la conductrice l’aida à déplier la poussette. Édith poussa tant bien que mal sa valise et Julie jusqu’au guichet de l’aéroport et sortit son permis de conduire et sa carte de crédit.

— Je voudrais aller à Denver, deux billets. Un pour moi et un pour ma fille, dit-elle en pointant Julie du doigt.

L’hôtesse tapota sur son clavier et se mordit la lèvre.

— J’ai un Albany-Denver par Détroit qui décolle dans deux heures.

— Il n’y a pas de vol direct ?

— Si, il y a un vol qui part dans une heure, mais il est plein. Je peux vous mettre sur la liste d’attente si vous voulez.

— Non, merci. Je vais prendre le vol qui passe par Détroit.

Son cœur sauta un battement à l’annonce du prix des billets, mais elle lui tendit la carte de crédit du restaurant sans broncher. Elle retira son manteau et le fourra dans la valise. Elle transpirait à grosses gouttes sous son pull en laine. Elle aurait dû s’habiller plus légèrement, elle savait bien que les commerces américains abusaient du chauffage en hiver comme de la climatisation en été.

Elle rangea ses cartes d’embarquement dans son sac puis se dirigea vers la sécurité. C’était toujours une partie de plaisir avec un enfant, ou même sans, en fait. Il fallait retirer ses chaussures, sa ceinture, plier puis redéplier la poussette, tout en portant Julie qui pesait une tonne, affalée sur son épaule.

Elle traversa le terminal en direction de sa porte d’embarquement. Il était presque cinq heures du matin et l’aéroport sortait tout juste de sa torpeur nocturne. Les commerçants ouvraient leurs volets roulants et installaient leurs porte-journaux, leurs étalages de tee-shirt et leurs collections de lunettes de soleil. Édith attendit patiemment qu’un jeune homme encore à moitié endormi mette en route la machine à expresso et lui prépare un café. Une fois arrivée à sa porte d’embarquement, elle envoya finalement un message à Raphaël. Son téléphone sonna quelques secondes plus tard. Elle compta jusqu’à cinq avant de décrocher et ferma les yeux pour endiguer l’assaut verbal auquel il allait la soumettre.

 

 

***

 

Raphaël bâilla et chercha son téléphone à tâtons sur sa table de chevet. Il se frotta les yeux pour dissiper les effets d’une nuit fragmentée, peuplée de rêves étranges où se mêlaient le visage de Sophia et le parfum d’Édith. Fraîchement rasé et débarrassé de l’odeur de la trahison, il descendit à la cuisine et mit la cafetière en route. La maison était vide. Édith était sûrement allée déposer Julie à la crèche avant d’aller au restaurant. La mélodie réservée aux messages d’Édith retentit dans la pièce. Il porta la tasse à ses lèvres et sortit son téléphone de sa poche. Il recracha immédiatement son café à la vue des mots qui s’affichaient.

Je vais à Denver avec Julie pour quelques jours. Je t’appelle bientôt pour négocier les termes de notre divorce.

Il composa fébrilement son numéro.

— Qu’est-ce qui te prend ? T’es cinglée de partir comme ça sans prévenir ? hurla-t-il dans l’appareil.

— Ben, je viens de te prévenir, là, non ? répondit calmement Édith.

— C’est quoi, cette histoire de divorce ?

— Quoi ? Ça t’étonne ? Ça fait des mois qu’on tourne autour du pot.

— Écoute, je sais que notre mariage n’est pas parfait, mais ce n’est pas en partant qu’on va résoudre nos problèmes.

— Non, mais ce n’est pas en couchant avec une pute non plus !

Raphaël réfléchit à toute vitesse. Est-ce qu’elle savait ou est-ce qu’elle se doutait ?

— …

— Ça y est, tu as choisi ta parade ?

— Ma parade pour quoi ? Mais qu’est-ce que tu racontes ?

— Tu sais très bien de qui je parle.

— Édith s’il te plaît revient. Il faut qu’on parle ! Je te jure que je n’ai rien fait de mal !

 

***

 

Édith avait raccroché. En dépit de son mensonge grossier, elle ne pouvait pas s’empêcher de souhaiter qu’il se lance à sa poursuite. Elle consulta l’heure sur son téléphone. S’il partait maintenant, il arriverait juste à temps pour les intercepter. « Mais quelle conne ! », jura-t-elle tout bas. Et ça changerait quoi s’il venait de toute façon ? Elle se força à passer en revue les dernières photos sauvegardées sur son téléphone, cinq photos des orteils de Julie – il fallait vraiment qu’elle arrête de laisser sa fille jouer avec son portable, une magnifique paire de bottes en cuir caramel qu’elle avait vue chez Macy’s, le numéro de modèle d’un spot à remplacer au restaurant, et puis cette capture d’écran qu’elle avait prise il y a quelques heures à peine. Elle détailla le cliché pour s’imprégner du goût de la trahison, agrandit l’écran pour mieux distinguer le détail des mains de Raphaël posées sur la nuque et sur les fesses de Sophia, ces mains qui s’étaient si souvent posées sur son corps à elle. Combien d’autres femmes avaient-elles touchées depuis qu’ils s’étaient rencontrés ? Édith inspira profondément puis envoya le cliché à Raphaël.

Julie s’agita dans sa poussette. Elle avait envie de se dégourdir les jambes. Édith la détacha et Julie se mit à courir en direction du tapis roulant qu’elles prirent ensemble une dizaine de fois sous les regards attendris des passagers. L’hôtesse annonça finalement le début de l’embarquement pour les passagers handicapés ou les parents accompagnés de jeunes enfants. Édith refusa l’offre d’un sourire poli, les doigts crispés sur son téléphone au creux de sa poche. Un steward lui demanda poliment de le laisser mettre la poussette de Julie en soute. Édith prit Julie par la main, jeta un dernier regard en direction du terminal puis s’engagea sur la passerelle. Elle s’apprêtait à monter dans l’avion quand elle entendit le steward l’appeler.

— Attendez, attendez, madame !

Elle se retourna brusquement.

— Vous avez laissé cette couverture dans le terminal.

Édith se mordit la lèvre inférieure pour s’empêcher de pleurer, fourra le doudou de Julie dans son sac et bredouilla un vague « merci » avant de monter dans l’avion.

 

***

 

Complètement paniqué à l’idée de la perdre, Raphaël se précipita sur ses clefs de voiture et prit la direction de l’aéroport. Une course poursuite dans le terminal sous le regard attendri des passagers devrait faire l’affaire pour Édith qui s’enfilait des comédies romantiques comme des cacahuètes.

Sur l’autoroute, il songea à Julie, à ses trois années de mariage, à ses beaux-parents si fiers de leur petite-fille qu’ils avaient déjà fait le déplacement deux fois. Ils n’avaient jamais pris l’avion avant cela. Il se mit à sangloter, il voulait qu’Édith rentre, il pouvait encore sauver son couple, avoir un autre enfant, ils partiraient ailleurs…

Arrêté à un feu rouge, il consulta ses messages. La photo qu’Édith lui avait envoyée était de mauvaise qualité, mais on le reconnaissait sans peine, sa langue plantée dans la bouche de Sophia et ses mains fermement plaquées sur ses fesses rondes. Le cliché lui fit l’effet d’un électrochoc. Il dévora du regard ses hanches pressées contre les siennes, sa robe remontée sur ses cuisses et ses seins qui débordaient de son décolleté. Le feu passa au vert et le bruit des klaxons le sortit de sa transe. Il fit demi-tour à la première intersection et prit l’autoroute pour Cold Spring où Sophia tenait un restaurant.

 

 

***

 

À dix mille pieds d’altitude, dans son avion qui traversait la nuit au-dessus du Nebraska, Édith essayait de se concentrer sur le roman qu’elle avait acheté à l’aéroport de Détroit.

Les passagers dormaient, tapaient sur le clavier de leur ordinateur ou lisaient, enveloppés du halo jaune des veilleuses. De temps en temps, un rire, un objet qui tombe ou les pleurs d’un bébé couvraient les ronflements des moteurs qui étouffaient les conversations le reste du temps. Elle se demanda ce que faisait Raphaël. Elle s’était forcée à lui envoyer cette photo qui mettait un point final à ses proclamations d’innocence. Elle avait envisagé de la poster sur Facebook et de l’envoyer à ses beaux-parents, mais qui est-ce que ça aurait surpris ?

 

Ça faisait vingt-quatre heures qu’elle n’avait pas dormi. Une tempête de neige avait transformé son escale à Détroit en un calvaire de six heures. Six heures à errer dans l’aéroport, à feuilleter des magazines et à boire du café en espérant que Raphaël appelle ou lui envoie un message. Il n’avait pas donné signe de vie. Édith colla son front contre le hublot recouvert d’une fine pellicule de glace pour scruter l’obscurité. Au travers des nuages, elle discerna un chapelet de lumières, un village peut-être ? Enfant, allongée dans l’herbe, ou penchée à la fenêtre de sa chambre, elle aimait observer les avions traverser le ciel et imaginer les passagers à bord. Est-ce qu’ils mangeaient ? Dormaient ? Regardaient un film ? Elle remonta la couverture de Julie qui s’était endormi la tête posée sur sa cuisse, resserra les pans de son gilet en laine et se blottit contre son siège. Elle se demanda si, tout en bas, une petite fille suivait la course de son avion dans le ciel.

 

***

 

Raphaël observait le va-et-vient des serveurs qui passaient en coup de vent au travers des portes battantes qui séparaient la cuisine du restaurant, laissant dans leur sillage des effluves de sauces tomates, d’ail et de pain frais. L’agitation qui régnait en cuisine était inversement proportionnelle à l’atmosphère posée de la salle où une clientèle élégante conversait autour de tables nappées de blanc et à la vaisselle scintillante.

Il croisa le regard gourmand de Sophia qui valsait d’un client à l’autre, à distribuer les compliments et remplir les verres de vin. Il était arrivé en début de soirée, échevelé, la chemise tachée de café. Le restaurant n’était pas encore ouvert. Elle n’avait pas eu l’air surprise de le voir débarquer sur le seuil de sa porte. Elle l’avait légèrement embrassé sur la joue, lui avait tendu une chemise blanche amidonnée et lui avait suggéré de tenir le bar. Elle manquait justement de personnel aujourd’hui.

Raphaël passa en revue les rangées de bouteilles multicolores alignées devant un grand miroir art déco qui lui rappelait un peu celui qu’ils avaient acheté avec Édith la dernière fois qu’ils étaient allés en France ensemble. Ils l’avaient trouvé chez un brocanteur niçois. Ils l’avaient payé une fortune, mais ils avaient eu le coup de foudre. Il ferait tellement beau derrière le bar de la pizzeria. Édith était enceinte. Une grossesse imprévue, mais cet été-là, elle rayonnait de bonheur dans sa robe en lin bleu ciel. Elle semblait différente, sûre d’elle. Les couchers de soleil grandioses, le clapotis de la Méditerranée et le chant des grillons aidant, il s’était pris au jeu du mari comblé. Oui, c’était pour le dix-huit octobre. Une fille ! Julie était née le douze et leur mariage, qui prenait déjà l’eau depuis un moment, avait complètement sombré.

Raphaël sentit le souffle de Sophia sur sa nuque, le frottement léger de ses seins dans son dos alors qu’elle passait derrière lui pour remplir un verre de vin blanc. Il avala une gorgée de whisky. Encore deux heures, et les derniers clients auraient quitté le restaurant. Encore deux heures, et le brouhaha des conversations ferait place au silence. Il verrouillerait la porte et tamiserait les lumières. Il attendrait que Sophia fasse la caisse, puis il se faufilerait derrière elle, remonterait les pans de sa robe en soie noire et se glisserait en elle, pressant ses hanches contre le comptoir.

 

***

 

Une légère secousse réveilla les passagers qui dormaient à peine. L’avion entamait sa descente. Édith redressa le dossier de son siège et entassa méthodiquement les papiers qui traînaient dans sa tasse de café vide. La voix brouillée du commandant de bord annonça leur arrivée imminente à Denver, l’heure et la température locale, un rituel rendu inutile par l’omniprésence des téléphones portables. Une hôtesse de l’air munie d’un sac poubelle passa dans l’allée pour ramasser les derniers déchets et s’assurer que tout le monde était correctement attaché. Julie dormait si profondément, songea Édith. Elle la souleva délicatement d’une main, abaissa l’accoudoir sur lequel elle aplatit sa couverture avant de la repositionner sur cet oreiller de fortune.

— Vous avez l’habitude, constata sa voisine qui essayait de lui faire la conversation depuis le départ.

Édith haussa modestement les épaules et souffla sur le front moite de Julie qui froissa les paupières.

— Oui, plus ou moins. Et puis, elle est vraiment facile. Elle a déjà pas mal voyagé.

— Vous habitez à Denver ?

— Non, je rends visite à un ami. Et vous ?

— Je vais voir ma fille. Elle habite à Colorado Springs avec son mari et ses trois enfants.

— Super, bon séjour alors. Édith se tourna vers le hublot avant que sa voisine n’ait le temps de sortir son téléphone pour lui montrer des photos ou lui demander d’où elle venait.

Son accent trahissait inévitablement son identité d’étrangère, et déclenchait à chaque fois un interrogatoire curieux, souvent bienveillant, mais qu’elle n’avait pas le courage d’endurer ce soir.

Une ligne inégale de lumières orangées apparut à l’horizon. Comparée à New York ou Chicago, la ville de Denver ressemblait à une minuscule oasis de civilisation perdue au milieu de milliers de kilomètres de plaines sauvages. Ce n’était pas son premier voyage à Denver. Édith avait déjà rendu visite à Quentin plusieurs fois, sa maison et sa vie impeccablement ordonnées lui offrant un bref refuge avant de regagner le champ de bataille de son couple en guerre permanente depuis la naissance de Julie.

 

L’appareil traversa une nappe de nuages effilés puis pointa une aile vers le ciel avant d’entamer sa descente finale. La cabine était maintenant complètement silencieuse et les lumières tamisées. Les hôtesses de l’air, attachées dans leur harnais, souriaient du bout des lèvres pour rassurer les passagers nerveux.

Quelques minutes plus tard, l’Airbus se posait sur le tarmac puis sans s’arrêter, se mit hâtivement en route vers le terminal. Au loin, d’immenses toiles blanches tendues le long de grands câbles métalliques brillaient dans la nuit. Julie, son doudou serré contre elle, pointa un doigt mouillé vers la fenêtre.

— C’est quoi ça, maman ?

— Tu es réveillée, mon lapin ? Alors ça, c’est l’aéroport de Denver, expliqua Édith en lissant les cheveux de sa fille. On dirait un tipi, tu ne trouves pas ?

 

Satisfaite, Julie remit ses doigts dans sa bouche et observa le ballet des véhicules de service sur le tarmac.

 

L’avion s’immobilisa et un flot de lumière envahit la cabine. Le cliquetis des ceintures et des téléphones qui sonnent brisa le silence et les passagers encombrés de bagages s’empilèrent dans l’allée centrale. Quelques minutes plus tard, un léger frémissement à l’avant de l’appareil signala que le débarquement avait commencé.

— Tu es prête ma chérie ? Allez, on y va !

Elle attrapa son sac et guida Julie vers la sortie.

Chignon refait, rouge à lèvres retouché, les hôtesses de l’air les saluèrent à la porte de l’avion.

— Merci d’avoir choisi United !

Un employé de l’aéroport déplia la poussette-canne qu’Édith avait enregistrée à New York.

— C’est à vous, madame ?

— Oui, c’est la mienne, merci ! répondit-elle en y installant Julie.

 

Son téléphone vibrait depuis cinq bonnes minutes au fond de son sac. C’était probablement Raphaël qui allait la supplier de rentrer. Il ne l’aimait jamais plus que quand elle essayait de le quitter. Elle attendit d’être sortie du couloir de débarquement pour plonger dans son cabas en cuir à la recherche de son portable, et la voix de Raphaël résonna dans sa tête.

« T’as besoin d’une valise pour aller faire tes courses ? Tu peux pas acheter un sac de taille normale. »

« Mais bien sûr que si, mon chéri. Et sinon, les couches et les lingettes, tu vas les mettre dans ton portefeuille ? »

Elle manqua l’appel. Il rappellerait. Il rappelait toujours quand c’était elle qui partait.

Elle traversa le terminal qui bourdonnait d’activité, contournant les piles de bagages et les enfants rieurs qui couraient à contresens sur les tapis roulants.

Elle ralentit légèrement à l’approche de Starbucks d’où s’échappait un arôme tentant, mais aussi la garantie d’une nuit sans sommeil. Elle avait déjà assez de mal à s’endormir comme ça. La longue file de clients finit de la décourager et elle se remit en route vers la sortie. La moquette du terminal absorbait le brouhaha des conversations et offrait un modeste confort aux voyageurs qui, pour une raison ou une autre – un vol manqué ou annulé, avaient dû s’improviser un lit de fortune en attendant d’être rebookés. Au seul bar encore ouvert, des grappes de passagers se réconfortaient à la chaleur de lampes tamisées et de boissons ambrées.

 

Un soir d’avril, quatre ans plus tôt, Édith aussi était allé chercher un peu de réconfort dans le bar de l’aéroport de New York. Elle venait de passer un séjour magique à Manhattan avec Quentin qui y vivait déjà depuis deux ans. Un voyage qu’elle avait entrepris sur un coup de tête après avoir défendu son mémoire de maîtrise d’anglais. Ils avaient passé les deux premiers jours à visiter les sites classiques, l’Empire State Building, Time Square et la Statue de la Liberté, et le reste du temps à se promener sans destination particulière, de quartier en quartier, Chelsea, Soho, Greenwich village, à respirer les odeurs de la rue, s’imprégner de l’atmosphère exaltante de cette ville qui la fascinait depuis son enfance.

C’est au retour qu’elle était tombée sur Raphaël. Ou plutôt, que Raphaël lui était tombé dessus, trébuchant sur la lanière de son sac qui traînait entre deux tables. Une coïncidence qui s’était avérée orchestrée, comme il le lui avait confié un peu plus tard. Ils n’étaient pas censés prendre le même vol, mais il était allé discrètement changer son billet entre deux verres. Il était sûr de lui, à l’aise en toute situation et parfaitement bilingue. Édith, encore sous le charme de son voyage, s’était laissé complètement hypnotiser par ses grands yeux noirs, son élégance féline et son sens de la dérision. Ils avaient commencé une relation à distance ponctuée d’allers-retours entre Paris et New York, passé des heures à s’embrasser, siroter des cocktails, grignoter des bruschettas et s’enfiler des huîtres dans les bars des aéroports. Neuf mois plus tard, alors qu’ils dînaient à la terrasse du restaurant des parents de Raphaël dans Little Italy, il l’avait demandée en mariage, et Édith avait accepté sous les applaudissements de la clientèle. Un moment féerique, mais motivé par des raisons très terre-à-terre. La seule façon pour Édith de rester à New York, c’était de se marier avec un Américain. Elle n’avait pas hésité une seconde. Ils s’aimaient si fort. Si seulement elle avait su la vitesse à laquelle Raphaël allait se lasser d’elle. Quentin, lui, s’en était rendu compte tout de suite. Il avait essayé de la prévenir, mais elle n’avait rien voulu savoir.

 

Son portable se mit de nouveau à vibrer. Elle cala la poussette contre le mur et décrocha.

— Édith, vous me manquez toi et Juju. Tu n’aurais pas dû partir, pleurnicha Raphaël au bout du fil.

— Tu veux que je rentre ?

Silence.

— Raphaël, est-ce que tu veux que je rentre ? répéta-t-elle sèchement.

— Mais… Tu vas revenir à un moment ou un autre de toute façon, non ? Je ne sais pas ce que je veux, je suis perdu là…

— Si tu ne sais pas ce que tu veux, pourquoi tu m’appelles alors ?

— Je… il faut que je réfléchisse…

— À quoi ?

— À nous, toi, moi… à Julie.

— Mais attends là, je rêve ? Tu crois quand même qu’on va s’en remettre ? Je t’ai regardé empaler une nana sur une table de restaurant en direct pendant que je t’attendais comme une conne à la maison, tu…

— OK, OK, arrête de crier !

— …

— Et sinon, Julie, ça va ? Tu vas rester combien de temps à Denver ?

— Je ne sais pas.

— OK, bon ben va retrouver Quentin, et on discute de tout ça demain.

— Oui, c’est ça, on en reparle demain. Je suis certaine que c’est un malentendu.

 

Elle raccrocha et jeta rageusement son téléphone au fond de son sac avant de s’engouffrer dans les toilettes. Elle se lava longuement les mains puis observa son reflet dans le miroir. Qu’allait dire Quentin quand il verrait son visage épuisé et ses vêtements qui semblaient avoir été empruntés tellement elle avait maigri ? Ça faisait un mois qu’ils ne s’étaient pas adressé la parole avec Raphaël. Elle n’arrivait plus à manger, une boule logée au creux de sa gorge l’empêchait d’avaler, et puis la nourriture avait un goût de ciment, et les couverts pesaient une tonne. Raphaël avait plusieurs fois essayé de briser le silence, mais Édith était prise dans l’engrenage d’un entêtement destructeur.

 

Elle passa un peu d’eau dans ses cheveux pour réveiller ses boucles brunes, puis, sous le regard curieux de Julie, allongea ses cils d’une couche de mascara et couvrit ses lèvres gercées de brillant à lèvres. Elle se remit en route vers la sortie en se demandant où était Raphaël quand il lui avait téléphoné. Il n’avait pas appelé de son portable qui n’était jamais chargé de toute façon. Le numéro ne venait pas de la pizzeria, mais de Cold Spring, la ville où le cabinet de conseil en restauration de cette Italienne Instagragrammable était situé. Raphaël ne la lui avait pas présentée parce qu’il savait très bien qu’elle se serait méfiée. Elle n’avait pas eu envie d’entendre sa réaction offusquée, que : « non, non, non ! Ça n’était pas du tout ça ! », que c’était une relation d’affaires, et que : « Franchement Édith, tu pourrais me faire confiance ! » Mieux encore, cette confidence imbibée d’alcool qu’il lui avait fait un soir de dispute : « Tu sais Édith, un homme, ce n’est pas fait pour être monogame. » Bien sûr. Parce que chez les femmes, c’est génétique la fidélité…

 

Édith se remit en route vers la sortie du terminal. Assise dans sa poussette, Julie caressait sa couverture en laine polaire. La poussette s’arrêta devant un long comptoir surmonté d’une vitrine. — À boire, maman, à boire ! s’exclama Julie en pointant du doigt une brique de lait décorée d’une vache au sourire jovial.

Julie regarda sa mère rajuster son sac sur son épaule, attraper sa boisson et chercher sa carte de crédit dans son portefeuille. Quelques instants plus tard, elle disparaissait de nouveau et la poussette se remit en branle. La sonnerie familière du téléphone d’Édith retentit et Julie écouta en silence la voix de sa mère qui, pour une fois, ne criait pas dans son téléphone. Elle avait l’air contente. Elle apparut brusquement dans son champ de vision et l’embrassa sur le nez et sur les joues.

— On va voir Quentin, tu te souviens ? Quentin !

Julie sourit bravement, en dépit de ses gencives en feu et de sa couche pleine. Édith lui mit la brique de lait entre les mains et la poussette se remit en route.

 

Une fois à la sortie du terminal, Édith envoya un texto à Quentin pour lui dire où elle se trouvait et chercha une carte de Denver sur son téléphone portable. Elle allait habiter avec Quentin en attendant de trouver un travail. Une fois le divorce prononcé, elle louerait un appartement. L’agence immobilière que tenait Quentin pourrait sûrement l’aider. Et puis, il lui faudrait une voiture. Elle s’assit en tailleur sur la moquette en face du tapis à bagage et ouvrit son MacBook. Elle était plongée dans un site de petites annonces quand Quentin arriva, muni d’un bouquet de roses blanches.

— Chef, votre voiture est arrivée. Et je te préviens, si tu as déjà pris un agent immobilier, je te colle dans le prochain avion pour New York !

Édith se jeta dans ses bras et posa son visage sur son épaule. Il sentait bon l’eau de toilette et le linge propre.

— Ça dépend de la commission que tu prends !

Quentin la dévisagea quelques secondes, mais ne dit rien. Rien au sujet des grands cercles gris qui bordait ses yeux noisette, rien au sujet de son teint si pâle que même ses taches de rousseur étaient décolorées.

— Et la puce, elle dort ? demanda-t-il d’un ton un peu trop enjoué.

Il se pencha pour embrasser Julie et se releva, offusqué.

— Dis donc, elle ne sent pas très bon ta fille…

Après un second passage aux toilettes, ils se mirent en route vers le parking. Édith aspira une bouffée d’air froid chargée de kérosène. Elle se sentit soudain légère. Même trop légère d’ailleurs.

— Tu n’as pas enregistré de bagages ? demanda Quentin d’un ton innocent.

Julie regarda sa mère courir pour aller récupérer l’énorme valise qui avait déjà fait dix fois le tour du tapis. Elle reconnaissait l’expression de catastrophe que sa maman affichait souvent. Cela se finissait la plupart du temps par une dispute avec papa, mais papa n’était pas là et Quentin rigolait.

— Oh là là ! Il ne manquerait plus que ça, que j’oublie nos bagages, hein Juju ? Édith planta deux gros baisers sur ses joues rebondies.

 

Quelques heures et une bouteille de Saint-Émilion plus tard, Édith et Quentin observaient en silence le feu de cheminée.

— Bon alors, c’est quoi le problème ? demanda enfin Quentin sans quitter les flammes des yeux.

Édith s’enveloppa dans la couverture que Quentin avait posée sur ses épaules et attendit que ses lèvres arrêtent de trembler.

— Ben… il me trompe.

— Excuse-moi, mais c’est pas la première fois…

— Oui, mais cette fois-ci j’en suis sûre.

Elle sortit son téléphone de sa poche et lui montra la photo. Quentin grimaça et détourna la tête.

— Comment est-ce que tu as obtenu cette photo ? Tu as embauché un détective privé ?

— Non, mais j’ai fait installer un système de sécurité au restaurant…

— Pour le prendre en flagrant délit ?

— Non, bien sûr que non, je ne me serais jamais imaginé qu’il ferait ça là, comme ça. C’est une coïncidence. Hier soir, je l’ai attendu à la maison jusqu’à minuit, et… je ne sais pas, j’ai eu un doute…

— Alors qu’est-ce que tu vas faire ?

— Je ne veux pas rentrer. J’ai pas acheté de billet retour.

— Ah oui, c’est vrai que ça, ça marche à tous les coups… En cas d’urgence, fuyons les problèmes ! On ne sait jamais, à rester, on pourrait prendre le risque de les résoudre…

— Qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Lui pardonner ?

— Ça ne serait pas la première fois non plus…

— Ce n’est pas comme s’il m’avait couru après pour me retenir.

— Et Julie ?

— Je ne sais pas… ça m’étonnerait qu’il se batte pour avoir sa garde.

Quentin la dévisagea quelques secondes.

— Bon, eh bien tu vas rester ici en attendant de décider de ce que tu veux faire.

— Merci.

 

Quentin se leva et s’étira comme un chat. Lui, en revanche, était en pleine forme, songea Édith avec envie. Sans mari, sans enfant, il passait son temps libre entre la salle de gym et les UV.

— Je vais me coucher, je suis fatigué, et puis demain j’ai rendez-vous avec l’homme de ma vie… Il faut que je sois en forme ! Tu restes là ?

— Oui, je vais rester encore un peu…

— J’arrive.

Il fit sauter un bouchon de champagne et déposa une bouteille de Clicquot et une coupe sur la table du salon.

— Il y en a une autre au frais pour le petit-déj ! Ta chambre est prête, je t’ai mis des serviettes propres dans la salle de bain. Bonne nuit ! Il l’embrassa légèrement sur le front. Ça me fait tellement plaisir que tu sois là, t’as pas idée. Il disparut dans le couloir.

 

Édith croisa les bras et observa les flammes danser dans la cheminée. Elle ne se souvenait même pas de ce qu’elle avait mis dans ses bagages. Elle avait juste voulu partir, partir le plus loin possible, comme si la distance l’aiderait à diminuer l’intensité de ses sentiments pour lui. Et aussi parce qu’à chaque fois qu’elle était partie, Raphaël s’était mis à sa poursuite.

Mais cette fois-ci, c’était fini, elle ne rentrerait pas. Elle se versa une dernière coupe de champagne, trinqua à la santé de sa nouvelle vie en ignorant l’insidieuse voix intérieure qui pointait du doigt les failles de son plan et s’endormit la tête sur le canapé.

 

 

 

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